Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été si doux : Au détour d'un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux, Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, D'où sortaient de noirs bataillons De larves, qui coulaient comme un épais liquide Le long de ces vivants haillons. Et ce monde rendait une étrange musique, Comme l'eau courante et le vent, Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, A cette horrible infection, Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses. Moisir parmi les ossements. Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine Qui vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine De mes amours décomposés ! Épiant le moment de reprendre au squelette Le morceau qu'elle avait lâché. Étoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion ! De Charles Baudelaire, in Les Fleurs du Mal